Dette technique

Dette technique informatique : exemples concrets dans une PME

L’équipe Kyy 42 Publié le Mis à jour le 9 min de lecture

Vous n’avez pas besoin de lire du code pour subir la dette technique. Elle se voit dans un devis d’évolution qui gonfle, dans un serveur que personne n’ose redémarrer, dans un fichier Excel que seule une collaboratrice sait remplir. Chaque outil de votre entreprise en porte une part, et chacun la cache à sa façon.

Nous avons déjà décrit la mécanique générale dans notre article sur ce que coûte la dette technique. Ici, nous prenons vos systèmes un par un, avec un exemple public et documenté pour chacun.

Qu’appelle-t-on dette technique informatique dans une PME ?

La dette technique informatique désigne l’ensemble des raccourcis pris hier dans vos outils, et qui coûtent aujourd’hui du temps ou de la sécurité. Dans une entreprise de 7 à 50 salariés, elle se loge rarement dans un seul programme. Elle se répartit entre le site internet, le logiciel de gestion, les serveurs qui les font tourner, les petits outils développés en interne et les tableurs devenus indispensables.

Ces systèmes ont souvent été installés à des dates différentes, par des personnes différentes. Le prestataire du site n’est pas celui de la comptabilité, et le tableur des commandes vient d’un ancien salarié. Personne ne voit l’ensemble, et la dette technique informatique grossit dans les intervalles.

Les points clés à retenir :

  • Le site : une version de langage ou de plateforme qui ne reçoit plus de correctifs.
  • L’ERP et ses serveurs : un système d’exploitation sorti du support de son éditeur.
  • Le logiciel maison : du code inutilisé laissé en place, que personne ne comprend plus.
  • Le tableur critique : un fichier qui porte un processus entier, avec des limites que personne n’a vérifiées.

Quelle dette se cache dans le site internet ?

Sur un site, la dette la plus fréquente tient aux versions. Beaucoup de sites tournent sur PHP, le langage qui fait marcher WordPress ou PrestaShop. Le projet PHP publie la date à laquelle chaque version cesse de recevoir des correctifs. La version 7.4 n’en reçoit plus depuis le 28 novembre 2022, la version 8.1 depuis le 31 décembre 2025 (php.net, versions en fin de vie). Le projet prévient lui-même que ces anciennes versions peuvent vous exposer à des failles de sécurité déjà corrigées dans les versions récentes.

WordPress, de son côté, recommande un hébergement qui accepte PHP 8.3 ou plus (WordPress, exigences). Un site construit il y a plusieurs années sur une version plus ancienne ne se met donc pas à jour d’un clic. Il faut d’abord vérifier que chaque extension, le formulaire de devis ou le module de paiement par exemple, suit la nouvelle version.

C’est là que la dette coûte : chaque mise à jour devient un petit chantier, alors on la repousse. Le seul moyen de la faire sans crainte est un site dont chaque parcours est vérifié automatiquement, ce que nous détaillons dans l’article sur les tests automatisés.

Pourquoi l’ERP vieillit-il sans prévenir ?

L’Insee définit le progiciel de gestion intégré, ou ERP, comme un logiciel qui gère les processus d’une entreprise et partage les informations entre les métiers via une base de données unique (Insee, Les TIC dans les entreprises en 2024, définitions). Il couvre les achats, les ventes, la relation client, les finances et les ressources humaines. Tout votre quotidien passe par lui, ce qui rend toute intervention intimidante.

La dette de l’ERP se cache souvent sous lui, dans le serveur et les postes. Microsoft a arrêté le support étendu de Windows Server 2012 R2 en octobre 2023. Son programme de mises à jour de sécurité étendues pour ce système courait jusqu’en octobre 2026 (Microsoft, cycle de vie de Windows Server 2012 R2). Côté postes, Windows 10 a atteint la fin du support le 14 octobre 2025 (Microsoft, cycle de vie de Windows 10).

Votre logiciel de gestion tourne peut-être encore sur l’un de ces systèmes sans le moindre incident. Une fois le support terminé, l’éditeur ne publie plus de mises à jour de sécurité pour ce système, et cette dette technique informatique ne figure sur aucune facture.

Que coûte un logiciel maison jamais nettoyé ?

Le logiciel maison est l’outil développé pour vous seul : le calcul des tarifs d’un client grand compte, la passerelle entre la boutique et l’entrepôt, le portail de vos revendeurs. Il rend souvent un service que rien d’autre ne rend. Sa dette prend une forme particulière : du code ancien que personne n’ose retirer, parce que personne ne sait plus à quoi il sert.

Le cas le plus documenté vient de la finance. Selon l’autorité américaine des marchés, Knight Capital avait déplacé en 2005 un morceau de code de son système d’envoi d’ordres, ce qui avait rendu défectueux l’un de ses mécanismes. Ce mécanisme ne devait plus servir, mais l’entreprise l’avait laissé en place. Fin juillet 2012, une nouvelle version a été mal installée sur le même système. Le 1er août, pendant les 45 premières minutes de la séance, le système a envoyé plus de 4 millions d’ordres pour exécuter seulement 212 ordres de clients. La perte a dépassé 460 millions de dollars (SEC, communiqué 2013-222).

Le même communiqué relève un détail qui parle à tout dirigeant : un outil interne avait envoyé 97 e-mails automatiques signalant une erreur avant l’ouverture, et personne n’y a donné suite ce jour-là. Votre logiciel maison n’a pas cette taille. Il peut pourtant cumuler les mêmes faiblesses, avec du code que personne n’ose retirer et des alertes que personne ne lit.

Un jardin japonais dessiné au pinceau vert, avec un portique, un pin, un héron, des iris, des pierres empilées, un bol fumant et une lanterne de pierre
Illustration : Kyy 42

Quand un tableur devient-il un système critique ?

Un tableur devient critique le jour où un processus entier en dépend : les commandes, la paie des intérimaires, le suivi des stocks. Il n’a ni tests, ni historique fiable, ni limite affichée, et il passe de main en main pendant des années.

En octobre 2020, la BBC a rapporté que près de 16 000 cas de coronavirus n’avaient pas été remontés en Angleterre. Public Health England rassemblait les résultats des laboratoires dans des modèles Excel enregistrés dans le vieux format XLS. Chaque modèle ne pouvait contenir qu’environ 65 000 lignes, soit environ 1 400 cas, et les cas suivants étaient simplement laissés de côté (BBC, 5 octobre 2020). Le format XLS date de 1987, et le format XLSX l’a remplacé en 2007, selon le même article. Une feuille Excel actuelle accepte 1 048 576 lignes (Microsoft, spécifications et limites d’Excel).

L’erreur n’a rien de spectaculaire : un choix de format fait un jour, jamais revu. Dans votre entreprise, la même chose arrive quand un fichier de suivi mélange formules et saisies, ou quand une macro écrite par un ancien salarié alimente la facturation.

Faut-il rembourser toute la dette technique informatique ?

Non, et c’est une bonne nouvelle pour votre budget. Martin Fowler, auteur de référence du génie logiciel, rappelle qu’un code mal conçu ne pose pas de problème tant qu’on n’a pas à le modifier. Selon lui, les zones encombrées mais stables peuvent rester en l’état (Martin Fowler, Technical Debt). Les intérêts se paient au moment des modifications. Un vieux module que personne ne touche, sur un serveur maintenu, peut attendre.

La priorité va donc à deux catégories : ce qui ne reçoit plus de correctifs de sécurité, et ce que vous modifiez souvent. Le tableau ci-dessous aide à trier.

SystèmeSigne pour le dirigeantQuestion à poserPriorité
Site internetChaque mise à jour est repousséeQuelle version de PHP et de la plateforme tourne, jusqu’à quand est-elle maintenue ?Haute si la version n’a plus de correctifs
ERP et serveursPersonne n’ose redémarrer le serveurSur quel système tourne le logiciel de gestion, et à quelle date son support s’arrête-t-il ?Haute si le support est terminé
Logiciel maisonUne seule personne sait l’installerQuelle part du code sert encore, et qui reçoit les alertes ?Moyenne, haute s’il touche l’argent
Tableur critiqueUn fichier que seule une personne remplitCombien de lignes contient-il, et que se passe-t-il s’il s’arrête ?Haute s’il alimente la facturation
Module ancien et stableRien ne bouge depuis des annéesLe modifie-t-on encore ?Basse tant qu’on n’y touche pas

Comment nous abordons vos outils avant d’y brancher l’IA

Une automatisation par l’IA lit vos e-mails, écrit dans votre logiciel de gestion, prépare vos devis. Elle s’appuie donc sur les systèmes décrits plus haut. Si le serveur de l’ERP n’a plus de correctifs ou si le tableur des commandes perd des lignes, l’IA hérite du problème et le reproduit plus vite.

Nous commençons donc par regarder vos outils tels qu’ils sont, avant de proposer la moindre automatisation. Notre approche part d’une visio où vous décrivez votre semaine, puis d’un temps avec vos équipes pour choisir ce qui vaut d’être automatisé. Si une dette bloque, nous vous le disons, avec l’ordre dans lequel la traiter.

Quatre questions à poser cette semaine

Posez ces questions à votre équipe ou à votre prestataire, et notez les réponses telles qu’elles viennent. Quelle version de PHP fait tourner notre site ? Sur quel système tourne notre logiciel de gestion ? Qui sait installer une nouvelle version de notre outil maison ? Quel fichier Excel nous bloquerait s’il disparaissait demain ? Avec ces réponses en main, réservez une visio de 30 minutes : nous vous dirons par où commencer.

Questions fréquentes

Une entreprise sans développeurs a-t-elle de la dette technique informatique ?

Oui. La dette ne demande pas de code écrit en interne : un site confié à une agence, un serveur installé par un prestataire ou un tableur partagé en portent aussi. Elle s’accumule dès qu’une version vieillit sans que personne ne planifie sa mise à jour.

Un logiciel en abonnement supprime-t-il la dette ?

Il en retire une part, puisque l’éditeur met à jour le logiciel lui-même. La dette se déplace alors vers ce qui vous appartient : les paramétrages, les connexions avec vos autres outils, les exports retravaillés à la main dans un tableur.

Passer au cloud efface-t-il la dette technique ?

Un déménagement vers le cloud change l’endroit où tournent vos outils. Le code encombré, les versions anciennes et les tableurs fragiles partent avec eux s’ils ne sont pas traités avant. Une migration est souvent le bon moment pour faire l’inventaire, à condition de le faire avant de déménager.

Qui doit tenir l’inventaire des versions ?

Une seule personne, nommée, même si elle n’est pas technicienne. Elle tient une liste simple : chaque outil, sa version, son prestataire, la date de fin de support. Une revue par trimestre suffit pour voir arriver les échéances.

La dette technique bloque-t-elle vraiment un projet d’IA ?

Elle le ralentit souvent, parce qu’une automatisation branchée sur un outil instable reproduit ses erreurs à grande échelle. Nous l’expliquons en détail dans notre article de référence sur la dette technique.